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Il serait peut-être temps pour moi d’assumer mon statut de blogueur fantôme, postant un article fleuve – ou non – pour en suite mieux disparaître. En deux mois d’absence, j’ai développé une drôle de potomanie. Et non, bien que ce soit vraisemblable, ce n’est pas l’eau auvergnate qui m’a fait succomber au syndrome nothombien. Dans mon cas, il a été question de m’auto-diagnostiquer une excroissance du trouble, puisque je n’ingurgite pas des litres d’eau – « L’EAU, L’EAU SORT DE LA SOURCE, L’EAU, L’EAU COOOULE » -, je me désaltère de breuvages singulièrement mis en bouteille.

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J’avale des cascades de mots nothombiens, je me suis de nouveau échoué dans son lac. Et ses dires si purgateurs ont émergé comme des bouteilles à la mer, ils me sauvent de la noyade en mutant, ressemblant alors à une horde de bouées, aux airs des colliers de saucisses d’Oliver et Compagnie. Au sommet de cette colonie culinaire, j’ai entamé l’orgie avec Tuer le père, puis j’ai poursuivi ce voyage entre deux eaux happé par une (La) Nostalgie heureuse, avant d’être englouti par l’empathie d’Amélie dans Stupeur et Tremblements, de jubiler aux lignes de sa Métaphysique des tubes, avant de dévorer la Biographie de la faim. Nothomb ne me connaît pourtant ni d’Ève ni d'Adam, seulement ses mots sont d’une telle justesse qu’elle incarne à elle seule un agglomérat de refuges syntagmatiques. Quand elle évoque le tragique, l’auteure-doudou de génie arrive à y toucher du doigt d’un humour succulent et ô combien salvateur, sauveur je dirais même. La précision du trombinoscope où regorgent ses multiples portraits de la vulnérabilité humaine et de son droit d’exister suscite un soulagement titanesque, d’où l’émergence de mon addiction à son œuvre : prescrivez-moi du Nothomb.

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Stupeur et tremblements porté au cinéma en 2002.

Dans son loué Stupeur et tremblements, auréolé en 1999 du grand prix du roman de l’Académie française, brille parmi une multitude de confrères, un passage irradiant de sublime : sur un ton au parfum épistolaire, la femme enceinte de livres s’adresse à l’être humain nippon. Elle lui confie dans un dévouement religieux la tyrannie de sa société, sans pour autant assassiner son regard amoureux sur le pays du Soleil-Levant – un paradigme relevant du pied de nez quant à l’expression répandue, « l’amour rend aveugle ». La muse au chapeau et mitaines a fait naître en moi l’envie de m’adresser à mes collègues de maux. À toi l’homme occidental, dit « féminin ». Si tu n’es encore qu’un embryon, écoutes ces quelques mots, à la plume amoureuse mais guère aveugle.

Qui que tu sois et seras, d’emblée tu m’es cher,

L’auteure de tes jours t’offrira au monde, toi, le fruit de ses entrailles, mais, sans forcément qu’elle le sache, elle te partagera avec un monstre, une sorcière plutôt, dont le nom est plus connu sous un terme à l’initiale identique : société. Si tu es conforme, tu la croiseras guère sur ton chemin, en revanche si tu ne l’es pas, elle essaiera coûte que coûte de te faire goûter à ses pommes empoisonnées, dont le jus pétille de croyances et conditionnements arbitraires à gogo. L’empoisonneuse sème les maux puis récolte la souffrance dont elle se délecte avec passion, raffolant des fêlures dont elle est l’auteure et qui fissurent les non conformes, gavés de l’objet d’une marchandise acerbe.

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La sorcière a ses péchés mignons, ils sont reconnaissables par leur insoumission aux recettes gravées dans son abominable grimoire. Parmi ces victimes catégorisées par le monstre, certaines suscitent une jubilation toute particulière, la sorcière raffole de ceux qu’elle affuble d’une de ses grotesques dénominations : les hommes « féminins ». Leurs maux génèrent en elle un tel régal qu’elle ne leur lâche jamais la grappe. Si une fois, foulant l’œuvre de la nature remodelée par l’Homme sur tes pattes croissantes, tu te découvres plus Tyra Banks que Stallone, un conseil : il vaudrait mieux pour toi que tu endosses une carapace sacrément solide. Bien évidemment, la sorcière t’affublera d’adjectifs renvoyant à sa création : le féminin.

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Et dans le paradoxe de la nature humaine auquel tu as droit, même si néanmoins on tentera maintes fois de te l’arracher, ton goût pour cet univers de princesses sera l’une des uniques choses que tu pourras potentiellement devoir à l’empoisonneuse, puisque qu’il est l’un des fruits de son chaudron. Cependant, il y a de certaines chances que tu n’es pas de suite conscience que ce que tu aimes a une étiquette assassine. Dans ta candeur enfantine, tu plongeras au cœur de cet océan rose avant qu’on t’ampute une première fois, en tentant avec une effrayante détermination de te scarifier l’adjectif « féminin », ou de le tatouer, pour qu’ainsi tu puisses être classé dans les dysfonctionnements de l’usine. Plus tard, et si tu aimes particulièrement les inventions de la machinerie rose, on te dira que tu fais l’apologie d’un cliché, bien qu’au fond tu sauras que c’est ton cœur qui palpite pour une création parmi tant d’autres, tu sauras que tes yeux ne voient pas cela comme le résultat d’une manufacture, mais comme une nourriture à ton sourire. Dans le même élan que ceux qui s’amourachent de « ce qu’ils devraient faire » sans pour autant qu’il s’agisse d’un assujettissement.

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Toutefois, la sorcière le verra comme la concrétisation de ses fantasmes et interdira avec toute la virulence qu’elle pourra de revendiquer la moindre action comme le témoignage d’une identité dénuée d'étiquettes imposées. Pendant qu’elle te scrutera, elle fera tout son possible pour justifier ce que tu es par des formules de son grimoire. Elle clamera que ta « féminité » est le fruit d’une homosexualité. Si tu t’avères aimer les hommes, elle donnera corps et âme pour te faire avaler le fruit faisant adhérer à cette croyance. Si tu comprends que cette dernière est fausse, très rarement, tu seras entendu quant à l’idée suivante : que ta « féminité » est le fruit de ton identité dans toute son étendue et non uniquement, de tes préférences sexuelles. D’ailleurs, de nouveau on t’accusera de faire l’apologie d’un cliché, au lieu de s’ouvrir à ton être.

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Les yeux sociétaux

Si tu choisis de fréquenter des semblables quant à ton orientation sexuelle, prends garde : certains te feront les mêmes reproches, car ils ont goûté au fruit qui en sera à l’origine. Comme d’autres côtoyés avant eux, ils n’hésiteront pas à pointer leur droit crochu sur ta personne pour te confronter à ce qu’ils considéreront comme des infidélités à la sorcière. Où que tu seras, la vigilance ne te quittera jamais, car tu sauras rapidement, si tu décides d’assumer tes préférences, que certains sont capables du pire pour satisfaire les mots gisant dans le grimoire.

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Si tu t’avères ne pas aimer les hommes, la sorcière te harcèlera avec une insistance phénoménale au point que tu finiras par te demander si tu ne préfères pas Brad à Angelina. Dans sa perversion, l’empoisonneuse ne sera pas seule, elle sera suivie par les nombreuses colonies qu’elle aura goinfrées de ses pommes rouge sang. La seule issue probable : se procurer une étiquette de « métrosexuel » pour tenter de la calmer dans sa folie – et encore, ça ne sera qu’une tentative. Où que tu seras, la vigilance ne te quittera jamais, car tu sauras rapidement, si tu décides d’être toi-même, que certains sont capables du pire pour satisfaire les mots gisant dans le grimoire. Car on pourra toujours t’attribuer des préférences que tu n’as pas.

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Mais surtout tiens bon, et ne succombes jamais au suicide, ce serait couronner la sorcière et ses sbires. Ton existence ne sera pas un aller-retour, et tu ne pourras faire demi-tour pour accomplir ce à quoi tu aspirais, ainsi agis en accord avec toi. Armes-toi d’une endurance olympienne, ne perds jamais espoir, ton sport national sera la quête, en particulier la chasse aux trésors, pour trouver les perles rares qui t’aimeront pour ce que tu es. Elles seront parfois bien cachées, mais présentes et t’attendront à bras ouverts. Tu ne seras pas obligé d’être sculpté comme François Sagat pour te sauver d’une force herculéenne, qui sera en réalité mentale. N’oublies jamais, de museler par ta pensée la sorcière et ses sous-fifres, et que ton droit ultime est celui d’être qui tu es. Tant pis pour elle, eux, si dans tes rêves, tu aspires à être la Rihanna sublimée par Luc Besson dans Valérian, plutôt que Schwarzy.

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« Bitches and motherfuckers better have my life, then they could understand. »

Tiens bon, sur le chemin, tu finiras par croiser la plénitude. Et comme disait Missy Elliott dans Lick Shots : « For those of you who hated, you only made us more creative ».  

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Lewis