Montage univers Kanye

Juillet 2016. Les médias du monde entier sont de nouveau le théâtre de querelles West/Swift. Un duel puéril et interminable qui fait les choux gras de la presse depuis sept ans. Après que le rappeur, interprète de Stronger ait grimpé sur la scène des MTV Video Music Awards, pour écourter la remise de prix de Taylor Swift, qui était à ce moment-là récompensée par le prix de la « Meilleure Vidéo Féminine », pour son clip You Belong to Me. Depuis 2009, l’image est désormais culte, et ce nouveau paradigme du petit chaperon rouge se faisant manger par le grand méchant loup s’est vraisemblablement fait une place dans la pop culture. Depuis la fin du mois de juin, après le buzz engendré par la diffusion polémique du clip Famous, Kanye West laisse écrire une page de plus dans son conflit avec la chanteuse country, idole des jeunes. D’abord par les paroles incendiaires du morceau envers la starlette : « Je pense que moi et Taylor pourrions encore baiser / Pourquoi ? J’ai rendu cette p*te célèbre / J’ai rendu cette p*te célèbre ». Des phrases que les médias s’enflamment à faire rejaillir en long en large et en travers, et qui cohabitent d’ailleurs avec d’autres propos cinglants : « Pour toutes les meufs qui se sont faites baisées par Kanye West / Si vous les voyez dans la rue donnez leurs le bonjour de Kanye / Pourquoi ? Elles ont la rages de ne pas être célèbre / Elles ont la rage d’être toujours inconnues ». 

KW & TS aux MTV VMA de 2009 + TS Grammy

À gauche : Kanye West interrompt la remise de prix de Taylor Swift lors des MTV Video Music Awards, en 2009 ; À droite : Taylor Swift sacre son disque 1989, « Album de l'année », pendant la 58ème cérémonie des Grammy Awards, en février 2016.

Ce n’est en effet un secret pour personne, Kanye West n’est pas à prendre avec des pincettes, et c’est à la fin du mois dernier que lui et sa femme au corps de bouteille d’Orangina écrivent ensemble un énième chapitre au « Taylor Swift bullying ». En effet, Madame Kardashian, symbole invétérée du buzz – « break the Internet » - et de l’ère du « big booty », décrète avoir posté une vidéo de son mari en pleine conversation avec Taylor Swift, et ainsi enregistré la conversation téléphonique qui y est mise en exergue. Le but de cette manigance ? Prouver au monde entier que Taylor Swift, affectée par les paroles qui la mentionnent dans Famous, était bel et bien d’accord pour valider les dires de la chanson à son sujet, avant même qu’elle soit diffusée. Un stratagème qui laisse perplexe, puisque la vidéo en question ne confirme pas une approbation totale de la part de la chanteuse, quant à toutes, les paroles à son propos figurant dans le morceau. Un désaccord que Taylor Swift a d’ailleurs ouvertement évoqué sur les réseaux sociaux, expliquant que les manèges de Kim Kardashian pour défendre son mari ne prouvent en aucun cas un entier consentement de sa part quant aux paroles du single Famous. Les dés sont alors lancés, et les médias s’amusent à hisser les deux camps l’un contre l’autre. Sur Internet, on parle alors de « Team Kim & Kanye » et de « Team Taylor ». En bons inspecteurs avides de buzz, les médias du globe entier pointent du doigt une éventuelle stratégie marketing pour promouvoir le dernier single de Monsieur West, Famous. Simple hypothèse de commère cupide ou spéculation plausible ? Véridique ou pas, le parallèle entre la pluie de ragots qui coule depuis fin juillet et le supposé message du clip de Famous est tentant.

TS + KK + KW aux Grammy en 2015

Taylor Swift, Jay-Z, Kanye West et Kim Kardashian aux Grammy Awards, en février 2015.

En effet, la planète médiatique – ou la planète, tout simplement – est de nouveau assaillie par les images du trio visible dans la vidéo de Famous, la triade Kanye West/Kim Kardashian/ Taylor Swift, qui est d’ailleurs le point central – au sens propre – de l’image phare, relayée en masse, du clip de la chanson – l’étalage de célébrités sur cet immense lit. Il est finalement bienvenu de dire des commérages observés fin juillet, qu’ils ne sont qu’une pompeuse illustration de ce que signifie aujourd’hui l’hypermédiatisation people. À l’heure où nos visages sont tous (ou presque) aspirés par nos écrans, qu’il s’agisse de ceux des iPhone – le gadget phare et semblant presqu’indispensable inventé par Monsieur Jobs -, de nos ordinateurs, nos tablettes, etc. Nous revoilà une fois de plus, plongés dans le flot de ragots et autres images infatigables dont le couple vedette West/Kardashian et la « teen idol » Taylor Swift sont les protagonistes. N’est-ce pas un bon exemple pour illustrer la pluie de théories qui a suivi la parution du clip Famous ? Vidéo illustrant le single extrait de l’opus The Life of Pablo, septième album du rappeur, sorti trois ans après son Yeezus, dévoilé en 2013. À l’heure actuelle, il n’existe pas d’ « interprétation officielle » de ce clip, qui s’étend sur dix longues minutes et qu’on pourrait ainsi, presqu’appeler un court-métrage. En revanche, une chose certaine est à relever : les internautes et médias internationaux s’accordent à dire du clip qu’il s’apparente à une métaphore de l’hypermédiatisation que suscitent les célébrités. Qu’il est un miroir sur le paysage gossip et web présent, qui est indéniablement, considérablement alimenté par le quotidien surexposé de nos amies les stars. À la sortie de la fameuse vidéo, en juin dernier, les questions pleuvent : « Les célébrités montrées dans le clip sont-elles les vraies ? » ; « Si oui, comment auraient-elles accepté de participer à un tel projet ? » ; et surtout : « Quel est le sens de cette vidéo, qui s’étend longuement sur dix minutes ? ».

Ce que m’évoque le clip de Famous

Montage clip Famous

Captures du clip Famous

[cliquez sur l'image ci-dessus pour visionner la vidéo dans sa version non-censurée]

Le « clip-court-métrage » du rappeur aussi adulé que détesté, s’ouvre sur une image quasiment idyllique d’un ciel au bleu impeccable, et aux nuages rosés qui rappelleraient presque l’Olympe de la mythologie grecque. Une image pouvant sembler anodine, mais qui peut s’avérer, en vérité, très parlante. Puisque nous sommes dans une époque, où la pluie de stratégies médiatiques autour des célébrités est inépuisable et pose question. Nous sommes au cœur d’une époque, où il est de bon ton de rendre public le quotidien des vedettes, et où il est presque favorable – médiatiquement parlant -, de faire du plus anodin un objet de divertissement. Penchons-nous franchement sur  la chose, objectivement – le plus objectivement possible du moins : en quoi est-il spectaculaire de dévoiler au grand jour les corps celluliteux des lolitas de la pop sur la plage ? En quoi est-il hystérisant de voir les couples les plus célèbres du monde se séparer ? En quoi est-il jubilatoire de pondre une chronique sur les visages défigurés par la chirurgie esthétique et les maquillages dénigrants ? J’en passe et des meilleures. Les moindres faits et gestes des célébrités font l’objet d’un potin, voire même parfois, d’un véritable soap opera. En accumulant les décennies à observer les stars, nous sommes invités à nous demander si nous ne les avons pas déshumanisées. D’où ma comparaison tordue – une fois n’est pas coutume - avec l’Olympe. En effet, le circuit médiatique incroyablement lucratif dont font objet les célébrités nous amène à nous demander si, inconsciemment peut-être, nous ne sommes pas les acteurs de la déshumanisation des vedettes. L’acharnement établi autour de la moindre photo, aussi anecdotique soit-elle – « Monica Bellucci se régale au restaurant », par exemple – n’est-il pas significatif d’une propension de notre part à hisser au rang « d’inhumain » ce qui est humain ? Et ainsi à quelque part, « diviniser » ce qui n’a pas lieu d’être « divinisé ».

Montage couvertures magazines people

Couvertures américaines des magazines People et OK!, ainsi que d'un numéro de Closer (France).

C’est probablement ce que Kanye West a voulu dénoncer dans sa vidéo. Nous spectateurs, qui sommes à l’afflue (pour certains), mais surtout majoritairement témoins de la moindre tranche de vie people, assistons ainsi quelque peu à notre « procès ». Au procès de ce que les ricains aiment appeler le « public eye ». Ainsi, Mister Kanye nous pousse dans nos retranchements : « Vous qui êtes témoins du moindre de nos faits et gestes, s’adresse-t-il à nous en tant que célébrité, et s’exprimant finalement au nom de ses amis de cet Olympe « made in 2016 » ; jusqu’où comptez-vous aller ? Vous qui nous observez rompre, craquer, et même boire et manger pour ne citer que ça, en somme, agir comme tout être humain qui se respecte : jusqu’où considérerez-vous notre existence comme un théâtre ? ». Pour confronter l’œil du public, le rappeur a l’idée de génie de faire figurer douze personnalités dans une situation des plus lambdas (le sommeil) et dans leur plus simple appareil (pour les ramener à leur condition humaine aux yeux du public ?). Y figurent alors : les controversés George W. Bush et Donald Trump, l’impératrice modeuse Anna Wintour, Rihanna et son ex-boyfriend Chris Brown, la fameuse Taylor Swift, lui-même et sa bimbo, son ex-girlfriend Amber Rose, son beau-père désormais devenue femme Caitlyn Jenner, Ray J et Bill Cosby. Après le fameux plan des cieux, succède deux longues minutes ponctuées par un extrait de la chanson Famous, qui se voit alors écourté par un silence gênant. En filmant les corps presque cadavériques de cette meute people, la caméra nous immisce jusqu’au bout du voyeurisme du « public eye ». Est même simulé sur quelques unes des douze statues de cire, des mouvements caractéristiques du sommeil. On aperçoit d’ailleurs et par exemple, la parfaite réplique d’Amber Rose mimer une respiration, endormie. Pendant plusieurs longues minutes, la caméra continue donc de survoler les corps nus de ces personnalités connues de tous, nous plongeant dans un malaise difficilement évitable. Nous donnant ainsi la sensation de ne pas avoir à être là, dans cette scène. À observer ces stars dormir, et nues qui plus est.

Montage photos de paparazzis

En haut : Jennifer Lopez, Cameron Diaz, Mariah Carey, Eva Longoria ; en bas : Miley Cyrus, Tom Cruise, Katie Holmes, Justin Timberlake.

S’enchaîne ensuite à cette séquence filmée voyeuriste, des remerciements manifestés à toutes les vedettes représentées dans la vidéo, pour quoi donc ? Mais pour être « famous », tiens ! Le tout dans une police façon jeu vidéo rétro, années 90. Fait suite à ce passage typographié, un traveling panoramique et presque mural sur la fresque michelangelesque où sont alignées les dites douze célébrités. Et ce avant que le clip de Famous ne s’achève sur un Kanye West fixant la caméra - « Je vous ai eus ! », puis un plan fixe, avec cette lumière pourpre et rosâtre, qui irradie de manière statique sur le Father Stretch My Hands de Kanye. S’agit-il d’un clin d’œil à la « la deuxième étoile à droite et tout droit jusqu'au matin », symbole du pays imaginaire dans Peter Pan ? Peut-être. Le parallèle est une fois de plus tentant. Quand on se remémore qu’Hollywood est une inépuisable usine à rêves, dont les vedettes sont les acteurs, et ce dans tous les sens du terme. Dans cette mise à nu – est-ce d’ailleurs une métaphore de la mise à nu médiatique qu’établissent les médias quant à la vie privée des stars ? -, Kanye West ramène le regard du public à la vérité nue (et c’est le cas de le dire) : les vedettes, qui soi-disant magnifient tout, sont aussi humaines que nous spectateurs, et font bel et bien partie du commun des mortels. Avec Famous, West pose une mise en scène ainsi qu’une vision « spectaculaires », de quelque chose d’intime et d’on ne peut plus anodin : le sommeil. Mais l’artiste aurait pu illustrer sa démarche autrement, il aurait très bien pu représenter ces mêmes douze vedettes entrain de manger, tout simplement. De boire. Ou pour pousser le trash à son paroxysme : il aurait pu les montrer sur la cuvette de leurs toilettes. Fort heureusement pour nos amis d’Hollywood, aucun cliché de cette ultime intimité n’a déjà été dévoilé. En revanche, il est très facile de trouver des clichés de stars, mangeant au restaurant, ou se désaltérant après un footing. Ce sont des images auxquelles bon nombre d’entre nous avons déjà été confrontés. L’idée du sommeil est donc bien plus frappante, car elle est synonyme d’une intimité intouchable. Les stars bénéficiant encore de la liberté de pouvoir dormir, sans être prises en photo ; confronter le public à cette figuration est donc bien plus percutant et évocateur. Ainsi, en réunissant ces douze personnages incontournables, dans une imagerie directement empruntée au Sleep du peintre américain Vincent Desiderio, réalisé en 2008, Kanye West confronte son public à une vérité presqu’oubliée : les personnages célèbres sont tout bêtement, humains.

 

 

Lewis